jeudi , novembre 14 2019

Angleterre-Argentine : au début était le Mexique

Une photo en noir et blanc : dix-sept femmes alignées côte à côte devant la porte d’un hôtel de Mexico, dix-sept femmes qui ont fait le voyage avec la sensation d’être seules contre le reste du monde. Elles sont arrivées au pays à peine quelques jours plus tôt. Sans rien. Ni crampons, ni staff médical, ni coach, ni maillot. Sur le cliché, on peut en voir certaines avec des survêtements unis, donnés au dernier moment par l’Unión Tranviarios Automotor (UTA), un syndicat national rassemblant entre eux les différents employés des sociétés de transport argentines et qui leur a mis à disposition certains espaces pour s’entraîner quelques mois plus tôt. Certaines de ces femmes sont encore mineures, comme Marta Soler, dix-sept ans, dont les parents ont dû signer une autorisation pour qu’elle puisse quitter l’Argentine et rejoindre le Mexique.

Match truqué et danse

C’est le début du mois d’août 1971, un coup d’État se prépare en Bolivie, l’opération Demetrius s’organise autour de Belfast, Pete Sampras vient de naître et la Coupe du monde invisible est sur le point de débuter. Invisible, parce que la Coupe du monde féminine n’est pas encore reconnue par la FIFA, comme lors de la précédente édition, organisée en 1970 en Italie et remportée par le Danemark. Et alors ? Les Argentines débarquent au Mexique avec leurs convictions et un paquet de matchs d’exhibition dans les pattes, dont un joué au mois de juillet, à Buenos Aires, contre les Mexicaines. Ce jour-là, les joueuses argentines ont disputé une mi-temps avec un maillot de Nueva Chicago, l’autre avec celui de l’Alumni. L’histoire raconte que durant la rencontre, plusieurs supporters ont tenté de faire péter les grilles pour approcher au plus près ces femmes. Le plus important : plus de 438 000 pesos ont été récoltés, et l’Argentine s’est imposée (3-2).

Ce petit groupe découvre Mexico le 14 août et a rendez-vous le lendemain avec le pays hôte. Ce Mondial 1971 regroupe six nations : le Mexique et l’Argentine, mais aussi l’Angleterre, le Danemark, l’Italie et la France, qui terminera cinquième de la compétition. Mais ce Mondial débute aussi par un arrangement local : le Mexique s’impose à l’Azteca (3-1), mais les Argentines, à qui la Fédération mexicaine a fourni des maillots, ont toujours affirmé que le match avait été truqué. Résultat, ces dernières rentrent à l’hôtel avec un sentiment renforcé : si on ne veut rien leur donner, alors elles l’arracheront. Avant le deuxième match prévu contre l’Angleterre, un certain Norberto Rozas, un footballeur argentin évoluant au Mexique, se pointe et propose ses services. Parce que les Anglaises font flipper, sont équipées et surtout athlétiquement prêtes. Déclic : une « danse » se prépare.

« On a joué comme des déesses »

Une danse racontée par Marta Soler il y a quelques mois : « Dès que le match a commencé, on s’est rendu compte qu’on était supérieures techniquement. Alors, on les a fait danser. Ce jour-là, on a joué comme des déesses. » Et l’Argentine a bâti son exploit, remportant largement la rencontre (4-1) dans un Azteca blindé, grâce à un quadruplé d’Elba Selva et s’offrant ainsi la première victoire majeure de son histoire. Diego Maradona a alors dix ans, il n’y a pas encore eu de main de Dieu. Ni de guerre aux Malouines (1982) pour attiser de quelconques tensions entre les deux nations. À leur retour à l’hôtel, le propriétaire de l’établissement offre une excursion d’une journée à Cuernavaca aux joueuses argentines, et ces femmes sont assaillies dans les rues de Mexico. On les arrête pour des photos et des autographes. Elles le font en échange de pesos, et Soler utilisera notamment l’argent gagné pour envoyer des lettres à sa mère.
Problème : au pays, les journalistes spécialisés dézinguent le football féminin, et le Clarín affirme notamment que le foot n’est fait que « pour les hommes avec un torse velu et un buste musclé » . La suite de la compétition de l’Argentine est également un massacre : en demi-finales, les filles s’inclinent contre le Danemark (5-0) et se font également balayer lors du match pour la troisième place par l’Italie (4-0). Le football féminin argentin vient malgré tout d’écrire son premier chapitre par une victoire significative contre l’Angleterre, que l’Argentine s’apprête à retrouver vendredi soir au Havre, et ce, après une nouvelle lutte des membres de sa sélection pour exister. Avant la compétition, la star de l’Albiceleste actuelle, Estefanía Banini, affirmait venir en France avec sa bande pour montrer ce dont est capable « la femme argentine » . Après le nul historique contre le Japon (0-0) lors de la première journée, l’occasion est belle, et huit des dix femmes présentes au Mexique en 1971 seront là, en tribune. Jolie passerelle.

Par Maxime Brigand

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