dimanche , avril 5 2020

Comment repasser de paria à héros au PSG? Le cas Neymar (s’il reste) et l’exemple LeBron James

Le maillot se fait doucement lécher par les flammes avant de s’embraser dans un feu de joie. En fond sonore, quelques noms d’oiseaux en direction de la superstar déchue. Une tunique brûlée pour un message de rupture consommée. Les supporters parisiens avec Neymar et ses envies de départ à Barcelone? On a vu deux fois la scène passer les réseaux sociaux ces dernières semaines, après sa sortie médiatique sur la remontada avec le club catalan comme « meilleur souvenir de (s)a carrière ». Un complément aux images d’un Parc des Princes où ont fleuri plusieurs banderoles explicites – la récente accusation de viol à son encontre était notamment évoquée – pour exprimer le rejet des Ultras parisiens envers le Brésilien. Mais elle rappelle surtout une autre superstar du sport mondial dont un départ avait provoqué la fureur du peuple qui l’avait porté au pinacle : LeBron James

C’était il y a neuf ans, à l’été 2010, à l’issue d’une émission lunaire diffusée sur ESPN nommée « The Decision » (titre dont s’inspirera plus tard un certain Antoine Griezmann pour évoquer son avenir entre Atlético de Madrid et Barça). Le « King » de la NBA y avait annoncé quitter Cleveland, sa ville, sa région, ce peuple qui attendait un titre dans les sports US majeurs depuis 1964, pour rejoindre Miami et former un Big Three en quête de couronnes avec Dwyane Wade et Chris Bosh. Après sept saisons à l’imaginer comme le Moïse qui allait les porter sur la terre promise de la balle orange, les fans des Cavaliers se déchaînaient de colère sur l’enfant prodigue d’Akron (sa ville de naissance à moins de 40 miles de de Cleveland) qui les abandonnait à leur misère. Avant de revenir à la maison quatre ans plus tard, bardé de deux sacres.

Si les circonstances sont très différentes, LeBron James étant un gamin de l’Ohio qui n’avait jamais connu d’autre franchise NBA avant de quitter les Cavs, la situation de Neymar avec le PSG trouve quelques parallèles avec celle de LBJ à l’époque. Et pour mieux comprendre une relation entre les fans et une superstar qui les lâche peut se reconstruire, ce qui pourrait finir par concerner le Brésilien s’il venait à rester en Ligue 1 à l’issue du mercato, Scott Raab est la personne à qui parler. L’homme est un ancien journaliste américain passé entre autres par GQ et Esquire mais surtout un fan éternel des équipes de Cleveland, sa ville. Qui avait résumé le sentiment de cette dernière après le départ de LeBron dans un excellent livre au titre qui ne laissait aucune place au doute : The Whore of Akron (on vous laisse traduire…). Six ans, un retour et un sacre NBA (2016) pour les Cavs plus tard suivra le savoureux You’re Welcome, Cleveland, ouvrage dont la légende en couverture expliquait : « Comment j’ai aidé LeBron James à gagner un titre et à sauver une ville ». Bref, il connaît son affaire. 

« Si les situations ne sont pas les mêmes, car Neymar n’a pas grandi en France, ce n’est pas si différent que ça », nous explique-t-il au téléphone depuis le New Jersey, où il coule désormais une retraite paisible. Côté dissemblances, il y a d’abord l’impact sur les fans. Si les Parisiens voient les envies de départ de Neymar comme un manque de respect envers un club qui l’a accueilli (à raison) comme son nouveau roi il y a deux ans, les habitants de Cleveland avait vécu la chose beaucoup plus personnellement. Comme un acharnement de l’histoire pour une ville traumatisée par The Fumble, The Drive ou The Shot, autant de souvenirs (NFL et NBA) restés dans la légende du sport US où la pièce tombait toujours du mauvais côté.

« C’est comme si ces êtres humains n’étaient plus des êtres humains mais des objets à deux dimensions qui ont été placés sur Terre au service de notre passion »

« Quand les gens ont brûlé des maillots de LeBron, tous les médias l’ont souligné mais c’était moins significatif que la douleur intérieure ressentie, explique Scott Raab. Une des différences est que Cleveland ne se considère pas comme une ville à succès. Si Neymar parvient à trouver une porte de sortie, je ne pense pas que les Parisiens se jugeront eux-mêmes comme les gens de Cleveland se sont jugés quand LeBron est parti. C’est une métropole très différente, qui a un sens d’elle-même tout à fait différent, un endroit dont chacun devrait être heureux et fier de venir représenter les couleurs. A Cleveland, il y a ce sentiment sous-jacent d’être quitté et déçu en permanence. Pour moi et les fans de Cleveland de mon âge, ça résumait toutes les blessures, la douleur, les échecs connus par notre ville. C’était une preuve de plus, et sans doute la plus grosse, que rien n’allait jamais changer car même un athlète d’ici et devenu le meilleur dans son sport avait décidé de nous quitter pour aller chercher la réussite ailleurs. »

Le livre The Whore of Akron de Scott Raab

La relation était plus forte donc la trahison plus palpable. Mais l’attitude de rejet des fans similaire. Et légitime? On prévient les fans qui insultent Neymar en ce moment, l’analyse va piquer. « Malgré les grandes différences entre un endroit comme Cleveland et un endroit comme Paris, on voit bien que les fans les plus passionnés projettent énormément d’aspiration, de désir et d’attentes autour d’un simple sportif qui est à peine un adulte, rappelle notre témoin. Malgré ces différences culturelles et de rapport des gens avec le sport, le chemin est un peu le même. Pour les fanatiques, comme moi, c’est comme si ces êtres humains n’étaient plus des êtres humains mais des objets à deux dimensions qui ont été placés sur Terre au service de notre passion, pour gagner un titre NBA ou une Ligue des champions dans le cas du PSG. »

Et de poursuivre : « C’est très étrange quand on prend du recul. Ce sont des jeunes hommes qui ont une fenêtre très courte pour gagner leur vie, une fenêtre qui peut s’arrêter à tout moment avec une grave blessure. Je suis pour la liberté individuelle et je crois vraiment que n’importe quel jeune athlète, homme ou femme, a le droit et même le devoir de prendre des décisions selon ce qu’il sent comme le meilleur pour lui et sa famille. Que Dieu me pardonne : en tant que fan, je n’aurais pas dû avoir cette réaction. Je n’ai aucun regret sur le titre de mon livre mais j’aurais juste aimé avoir été un être humain un peu plus évolué… Cela m’a pris des années, et un titre NBA, pour comprendre quel enfant j’avais été. Agir comme cela, c’est être très enfantin, cela réplique d’une certaine façon l’attitude d’un enfant qui attend que ses parents rentrent à la maison et lui ramènent le cadeau qu’il attend et dont il leur a parlé. »

« Que Neymar joue à Paris ou ailleurs, ça ne fait aucune différence dans la qualité de vie de ces supporters en termes réels »

A Paris, le cadeau s’appelle Ligue des champions et le Qatar et Neymar se voulaient les parents. Frustration quand tu nous tiens… L’idée est simple, presque naturelle : on projette trop sur les sportifs, et surtout les grandes stars, donc on s’écroule trop quand l’attente n’est pas comblée. « Si Tom Cruise ou Brad Pitt changent de studio à chaque film, personne n’en a rien à faire, pointe Scott Raab. Mais un Neymar ou un LeBron, qui sont aussi des stars internationales, c’est très différent. Neymar, par exemple, est quelqu’un dont l’histoire d’amour avec lui-même semble supportée et entretenue partout où le football est considéré comme la chose la plus importante dans la culture sportive. Et je n’arrive pas à imaginer ce que ça doit être d’être l’objet d’un tel désir. On a tellement d’attentes autour de ces grands personnages qui doivent venir tous nous sauver… On le voit en ce moment aux Etats-Unis, où tout le monde reste chez soi et fais des threads Twitter plutôt que d’agir. Il y a un parallèle avec le monde du sport. Car que Neymar joue à Paris ou ailleurs, ça ne fait aucune différence dans la qualité de vie de ces supporters en termes réels. »

Ce n’est que du sport, comme on dit, et pourtant… A Barcelone aussi, des supporters avaient brûlé le maillot de la superstar brésilienne lors de son départ en 2017. Condamné au mauvais rôle dès qu’il cherche une meilleure situation pour sa carrière? « A l’époque de The Decision pour LeBron, je travaillais pour Esquire et je suivais cette période au jour le jour, de plus en plus énervé, se souvient notre témoin. Et la personne que je connaissais qui travaillait pour les Cavaliers, qui était dans les locaux de la franchise tous les jours, m’avait assuré que LeBron allait venir à la télé et annoncer qu’il allait rester. Une nouvelle fois, c’est la nature enfantine des fans qui avait repris le dessus : si l’enfant croit assez fort que papa et maman vont se remettre ensemble, il pense que ça va arriver. Je ne vois pas meilleure métaphore. »

Mais alors, après tout ça, comment reconstruire? Comment retisser les liens de la relation si Neymar est « forcé » de rester à Paris? A l’époque de son retour aux Cavs en 2014, le « King » et son équipe de communication – « qui avaient réalisé un travail fantastique », dixit Scott Raab – avait décidé d’une stratégie : mettre la ville en avant, et surtout pas lui-même. Dans son texte d’annonce de retour pour Sports Illustrated, il évoquait des raisons « autres que le basket ». Dans un spot de Nike nommé « Together » notamment diffusé sur l’écran géant de la salle des Cavaliers lors de son premier match officiel après son retour, ce qui avait fait « pleurer comme un enfant » notre témoin présent dans les tribunes avec son fils, on pouvait le voir entouré de ses coéquipiers avant que les habitants de la ville ne le rejoignent en masse. Et son discours claquait comme des excuses : « On doit être durs au mal, comme Cleveland. On doit jouer comme Cleveland. » 

« S’il doit rester, il serait intelligent de suivre un chemin similaire »

« Je ne dis pas que c’était ‘‘faux’’ ou pas organique, analyse Scott Raab. Mais c’était devenu très important, crucial, de voir par exemple que le grand panneau dans la ville avec sa photo était revenu mais avec la légende ‘Cleveland’ et plus ‘Witness’ comme avant. Le nom de la ville était plus important que celui du joueur. En termes de stratégie de relations publiques auprès des fans, c’était du génie. Avec la manière dont il est revenu, même avant qu’il ne remporte le titre, j’avais le sentiment que la blessure avait guéri et que tout était oublié. Juste parce que ça faisait tellement de bien. (Rires.) Je ne sais pas quel serait l’équivalent pour Neymar mais s’il doit rester, il serait intelligent de suivre un chemin similaire. Il n’a pas d’autre option. Il va devoir trouver un moyen de montrer qu’il est devenu plus humble par rapport aux fans. »

Gagner sera aussi un point essentiel pour reconquérir les titres. Car si Paris remporte la C1 avec Neymar en principal animateur dans quelques mois, comment ne pas l’imaginer redevenir un héros aux yeux du public parisien? « Ils lui feront une statue, tout à fait, s’amuse Scott Raab. L’une des raisons pour lesquelles le sport attire autant les gens à un niveau presque primaire, c’est la sublimation de beaucoup de choses qui font partie de l’être humain, comme la guerre. C’est un lieu où on peut dire des choses comme ‘‘gagner est la seule chose qui compte dans la vie’’ et ne pas être placé dans un asile de fous. (Rires.) »

La discussion dérive sur le sport-fiction. Et si LeBron avait annoncé vouloir partir avant d’être finalement obligé de rester en 2010, comme cela pourrait être le cas du Brésilien à Paris? « Je pense que les gens l’auraient accepté avec un sentiment de détresse mais aussi de désamour, tranche notre témoin. Mais je ne pense pas que ça aurait ressemblé à ce qu’on peut voir avec Neymar et qu’il y aurait eu trop de démonstrations de haine envers le joueur. Il est bien plus notre enfant chéri, même dans la colère après son départ, et je ne pense pas que les gens de Cleveland auraient été à ce point passionnés dans leur haine. On verra bien ce qui se passera si Neymar doit revenir sur le terrain avec Paris… »

Les Ultras du PSG n'ont pas caché leur dégoût de Neymar et de son attitude

Et si le « King » était revenu en 2012, seulement deux ans après, comme le Brésilien pourrait le faire avec Barcelone qu’il avait quitté pour viser le Ballon d’Or comme LeBron avait quitté les Cavaliers pour conquérir le titre? Cleveland lui aurait-il pardonné moins vite qu’en 2014? « Je pense que deux mois auraient été suffisants tellement nous étions des fans désespérés », s’esclaffe Scott Raab. Les fans du Barça, bien plus rassasiés en titres, seront sans doute moins accueillants… 

Et si LeBron avait imité Neymar et la remontada comme « meilleur souvenir », les ponts auraient-ils été coupés pour de bon? « S’il était parti sans ce show sur ESPN, la colère aurait été moindre, mais s’il était revenu avec Miami, qu’il avait détruit une équipe de Cleveland compétitive en playoffs et annoncé que c’était sa plus grande victoire, je ne pense pas que les fans de Cleveland auraient été très chaleureux à son retour. Mais une part de moi réalise qu’en fait, si. On était vraiment désespérés à ce point. (Rires). Les fans de Paris ont l’air d’avoir un bien plus grand sentiment de fierté et de croyance autour de leur club et de leur ville, voire de leur attachement au sport. La relation entre Neymar et ces fans reste émotionnelle et puissante, même si à ce point-là c’est sur le côté négatif, et il l’a embrassée au départ en venant au club. Il y aura peut-être la même colère, le même mépris, mais il n’y aura pas le même sentiment d’échec permanent et de désespoir. J’espère pour eux en tout cas… »

« D’après ce que je vois, Neymar ne se soucie pas de grand-chose à part de Neymar »

La réponse se trouvait dans les colonnes du Monde ce week-end avec la sortie des leaders du Collectif Ultra Paris : « Neymar n’a plus rien à faire à Paris. Il aurait pu partir proprement et ne pas cracher sur l’institution. Il n’y a pas de retour en arrière possible. La page est tournée pour nous. » Elle l’était aussi pour ceux qui brûlaient le maillot de LeBron James en 2010. Six ans plus tard, le paria redevenu héros paradait ce titre NBA tant attendu par toute la ville. Et l’auteur de The Whore of Akron a pu ravaler sa colère. Même un nouveau départ pour les Los Angeles Lakers, en 2018, ne pouvait plus changer le scénario. 

« Personne ne lui en a voulu de décider que lui et sa famille avaient tout leur possible sur le parquet comme en dehors pour la ville et qu’il était temps de partir, résume Scott Raab. Ce départ aux Lakers ne trahissait aucun des principes dont il avait parlé quand il était revenu. Il continue, avec son travail caritatif, de faire beaucoup de bien à sa région d’enfance. Pour moi, avec la façon dont il a grandi en tant que citoyen ces dernières années, il est devenu un des personnages publics les plus admirables aux Etats-Unis. Je ne pense pas que Neymar pourra retourner la situation à ce point car ce n’est pas chez lui et que ça semble moins sa nature. D’après ce que je vois, Neymar ne se soucie pas de grand-chose à part de Neymar. » Les supporters parisiens approuveront.

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