vendredi , juillet 10 2020

Les clés tactiques du sacre européen de l’OM en 1993

Dans la quête de gloire européenne de l’OM, le Milan était le monarque à renverser. Une machine collective finement façonnée par Arrigo Sacchi et disciplinée par Fabio Capello, programmée pour défendre en bloc compact, tisser un piège du hors-jeu agressif et harceler le porteur de balle adverse, magnifiée par des pièces d’exception. Plutôt que d’ouvrir une voie philosophique encore inexplorée dans la course au sommet, les Marseillais ont directement marché dans les traces des Rossoneri, leur opposant un miroir légèrement déformant pour mieux les battre à leur propre jeu.

« C’est parti de 1991, quand on avait joué à Milan pour la première fois (en quart de finale aller de C1), se souvient Bernard Casoni. On avait joué haut pour ne pas subir. » Pas inquiet pour la suprématie nationale phocéenne, Raymond Goethals avait ciblé bien en amont ce déplacement dans la gueule du loup. « Je me souviens de la préparation: tout ce qu’on faisait à l’entraînement, c’était en fonction du Milan, et notamment jouer haut, raconte Éric Di Meco. On avait fait ça pendant deux mois. » Passé un début de match avec la tremblotte, l’OM s’en sortira indemne, son approche validée par le match nul un partout. Une pierre stratégique décisive est posée. « C’est resté dans les gènes de cette équipe », conclut Di Meco.

Un peu plus de deux ans plus tard, dans la bataille pour le Graal à Munich, la filiation défensive saute aux yeux. Les systèmes diffèrent (3-4-3 marseillais, 4-4-2 milanais), leur animation aussi (marquage individuel dans la zone pour l’OM, zone intégrale pour le Milan), mais les remontées des lignes défensives neutralisent autant Français qu’Italiens et offrent une intense séance de triceps pour les arbitres assistants, qui signalent quatorze hors-jeu en première période. Un ping-pong qui paralysera le jeu jusqu’en 1995, quand l’abolition du hors-jeu passif (notion éminemment subjective, néanmoins, dans un jeu aussi contextuel que le foot) rééquilibrera la donne au profit des attaquants, mais que l’OM de 93 exploitait habituellement à son avantage.

Mais si Marseille connaissait le Milan par cœur, la réciproque valait tout autant, surtout avec l’infiltré Jean-Pierre Papin dans le vestiaire rossonero. Pour prendre à revers la défense marseillaise, Fabio Capello avait insisté sur le jeu en profondeur. Ce 26 mai 1993, l’OM est privée de son libéro et guide Bernard Casoni, qui a manqué la fin de la phase de poules et vit la finale sur le banc. C’est Basile Boli qui doit mener la manœuvre. « Caso avait cette facilité de faire monter les mecs, il avait une grande culture tactique, loue Éric Di Meco. Basile a été formé au marquage individuel de Guy Roux, et il a mis du temps à absorber le côté jouer la zone, jouer le hors-jeu. » Dans les vingt premières minutes, le Milan pilonne le dos de l’arrière-garde marseillaise, incapable de gérer les appels de Gianluigi Lentini et Daniele Massaro. Fabien Barthez, 21 ans mais tellement tranquille qu’il s’était endormi dans le bus en route vers le stade, enfile les gants du sauveur.

Agressivité, contre-pressing et flexibilité

Avant la finale, le futur gardien de l’équipe de France avait été très peu sollicité, presque autant protégé par la relative faiblesse de la plupart des adversaires de l’OM que par la solidité défensive globale de son équipe. Les noms les plus ronflants croisés en chemin ne parleront qu’aux quarantenaires ou aux spécialistes des quiz Sporcle : Dorinel Munteanu et sa patte gauche au Dinamo Bucarest, les attaquants Mark Hateley et Ally McCoist aux Rangers, Ilshat Faizulin au CSKA Moscou et Daniel Amokachi à Bruges.

Cela n’enlève rien à l’étanchéité marseillaise, prouvée par la seconde période à Munich pour préserver le but décisif de Boli, garantie par des principes relativement simples de combat. « On était très agressifs sur le porteur de balle et très compacts, décrit Bernard Casoni. On mettait de l’agressivité dans tous les contacts. Et quand un joueur se faisait éliminer, il y en avait toujours un derrière. » La conquête défensive était ainsi facilitée par la faculté de Marcel Desailly, Basile Boli, Jocelyn Angloma ou Éric Di Meco à défendre de grands espaces tout en imposant leur puissance physique dans le duel. « On avait cette sécurité, parce qu’il n’y avait pas de tracteurs derrière, acquiesce le gaucher aux crampons acérés. Quand je jouais avec Marcel derrière moi, à l’OM comme en équipe de France, c’était: ‘Tu vas chasser et tout ce qui est dans ton dos, je prends.' »

En défendant en avançant, l’OM prenait des allures de rouleau compresseur, parfois aussi étouffant que le Liverpool de Jürgen Klopp, s’installant dans le camp adverse pour ne plus en sortir, redoublant d’efforts à la perte de balle quinze ans avant la théorisation du gegenpressing. « Quand tu joues haut, il ne faut pas que les pourvoyeurs de ballons de l’équipe adverse aient trop de temps pour jouer, poursuit Di Meco. Même Abedi Pelé travaillait beaucoup à la récupération. Et Didier (Deschamps), on connaît son intelligence tactique et son agressivité au milieu. En revanche, quand on était un peu moins bien physiquement, parfois, on pouvait ouvrir les vannes, c’était dur… »

Dans la gadoue d’Ibrox pour lancer la phase de poules, les digues avaient ainsi fini par céder deux fois sous la pression aérienne des Rangers, sur deux oublis dans le dos, alors que Marseille aurait pu s’abriter d’un tel déluge en convertissant ses nombreuses occasions à 2-0. La barque olympienne a tangué l’espace de trois minutes en Écosse, plus vingt en début de match contre Milan, donc, et c’est à peu près tout, malgré la diversité des environnements et des oppositions stylistiques. L’explication ne se limite pas à l’engagement des guerriers ciels et blancs. « On avait une bonne culture tactique, souligne Éric Di Meco. On jouait dans plusieurs systèmes, et on était capables de changer pendant le match. Parfois, on partait sur une base à cinq, mais on pouvait coulisser avec un latéral qui montait au milieu en fonction de l’adversaire. » Le 3-4-3 ou 3-5-2 de départ se muait alors en 4-2-4 ou 4-3-3. Une flexibilité modelée par la polyvalence des éléments défensifs: Di Meco joue piston ou central gauche, Boli stoppeur, libéro ou arrière droit, Desailly stoppeur droit ou gauche, Angloma central ou piston droit, Eydelie et Durand au milieu ou dans un couloir… Avec toutefois une appétence qui les rassemblait tous, ciment des forteresses imprenables, martelée par Éric Di Meco: « le goût du duel ».

Adaptabilité, attaques rapides et coups de pied arrêtés

La semaine dernière, Le Phocéen a organisé un grand tournoi pour départager les plus belles équipes de l’OM de l’histoire. En finale, les 9 000 votants ont élu la version 1990/91 à 55 % face à la cuvée 1992/93. Trois décennies plus tard, le panache des vaincus éclipse encore la combativité des vainqueurs dans les esprits, démentant la fameuse maxime de Bill Shankly (« Si vous êtes premiers, vous êtes premiers. Si vous êtes deuxièmes, vous n’êtes rien. »). « Cette équipe (de 93) n’est pas la plus talentueuse dans laquelle j’ai joué, reconnaît sans problème Éric Di Meco. La plus talentueuse, c’est 90 avec Waddle, Francescoli, Vercruysse, Karl-Heinz Foster derrière, Manu Amoros… C’était l’équipe qui jouait le mieux au ballon, avec beaucoup de qualités défensives et offensives. » « En 93, on avait peut-être moins de talent, moins de génie qu’en 91, mais on était costauds, soupèse Bernard Casoni. On ne lâchait rien. On avait moins de qualité pour ressortir les ballons. On donnait au gardien, il dégageait, on gagnait le deuxième ballon et on s’installait dans le camp adverse, ou on récupérait des ballons hauts. On balançait. Il y avait du combat, on était durs à jouer. »

En phase offensive, cet OM était un être étrange, adaptable, polymorphe, que l’absence de principes clairs et immuables rendait dépendant du comportement de l’adversaire, des choix individuels et d’une certaine improvisation créative des trois de devant. Face aux équipes regroupées, comme le CSKA ou Bruges, les Marseillais montrent une certaine faculté à poser le jeu, à repartir de derrière avec les trois centraux écartés et les décrochages de Franck Sauzée en chef d’orchestre. Abedi Pelé, Rudi Völler et Alen Boksic sont alors sollicités dans les pieds, souvent dos au but pour les deux derniers. « Rudi savait garder le ballon et jouer des un contre un, Alen allait très vite, Abedi était percutant sur le dribble », énumère Bernard Casoni. Les actions finissent généralement sur les côtés par un centre des pistons montés dans leur couloir, comme sur le splendide mouvement conclu par le ciseau d’Abedi Pelé contre Glentoran. « On n’avait pas de numéro dix, même si Abedi venait parfois au milieu de terrain chercher les ballons, complète Éric Di Meco, souvent aligné dans le couloir gauche. Il nous manquait une ligne. Quand Franck venait prendre le ballon, c’était obligé d’aller devant. Nous, on faisait remonter, et sur les côtés, on apportait le soutien dans les couloirs. C’est le jeu le plus facile à mettre en place quand tu n’as pas de fond de jeu vraiment identifié, avec des circuits. »

Pelé vs Glentoran, Boksic vs Dinamo Bucarest, Sauzée vs CSKA Moscou

Sinon, il y a toujours les frappes de Sauzée. D’innombrables missiles longue portée envoyés dans toutes les positions, à en faire pâlir les disciples des Expected Goals, mais suffisamment décisifs pour faire du milieu olympien le deuxième meilleur canonnier de la Ligue des champions cette saison-là (six buts dont un triplé contre le CSKA Moscou) derrière Romário. Plutôt qu’une comparaison avec Frank Lampard, lui aussi maître des projections vers la surface à la technique de frappe impeccable, Éric Di Meco propose un autre Anglais. « Je dirais plutôt Jordan Henderson, niveau gabarit, attitude dans le jeu, même si Franck était un peu plus fin techniquement et Henderson est peut-être plus percutant dans le duel. Franck aimait défendre, il aimait le duel. Il avait une grosse qualité de jeu long et il aimait traîner autour de la surface pour allumer. »

À ses côtés, dans l’entrejeu, Didier Deschamps est bien plus que le simple porteur d’eau parfois présenté aujourd’hui. Celui qui a débuté comme libéro dans le FC Nantes de Jean-Claude Suaudeau lâche les chevaux dans l’entrejeu. Si Leicester jouait à douze avec N’Golo Kanté, alors l’OM aussi avec DD. « Avec nous, dans une équipe où il y avait besoin d’aller haut parce qu’on n’avait pas de dix et seulement trois joueurs offensifs, il allait haut, il en était capable, souligne Eric Di Meco. Et son intelligence, c’est que quand il jouait avec Zidane et Djorkaeff en équipe de France, il n’allait pas devant. Il était capable d’en faire moins, de faire le sale boulot pour les autres, au service de l’équipe. Didier, c’est ça. Très intelligent, et tout pour l’équipe. »

Par ses courses avec et sans ballon, Deschamps est aussi l’un des moteurs des attaques rapides, principal point fort offensif phocéen bien avant que les transitions ne soient identifiées comme les phases clés du jeu. Elles offrent des espaces à attaquer pour la science du déplacement de Rudi Völler, avide de courses vers l’extérieur, la vitesse d’Alen Boksic, capable de s’emmener le ballon sous pression, et l’agilité technique d’Abedi Pelé, unique héritier de la fantaisie des Waddle, Francescoli et Vercruysse. Völler, Boksic, Pelé, trois attaquants souvent ciblés par un marquage individuel serré mais capables de se débrouiller seuls pour tourmenter les défenses adverses.

Les combinaisons collectives variées et enlevées contre les très faibles Nord-Irlandais de Glentoran se raréfient au fil de la compétition. L’OM prend le tournant de la rigueur à mesure que les enjeux s’intensifient, menant une bataille territoriale souvent remportée grâce à sa supériorité physique et rythmique, imposant une grosse intensité d’entrée à domicile pour marquer son territoire. Tant pis pour le déchet technique, le peu de préparation, les ballons balancés loin devant et la prépondérance d’interprétations individuelles du jeu. « La force de l’équipe de 93, c’est qu’on était difficiles à bouger, une vraie équipe de guerriers, forte tactiquement, résume Éric Di Meco. On était capables de se mettre au niveau du Milan, on l’a montré plusieurs fois, mais on avait ces difficultés pour poser le jeu. On avait un jeu solide et direct, donc selon l’adversité, ce n’était pas toujours ça. »

En s’installant dans le camp adverse, les Marseillais s’offrent aussi des coups de pied arrêtés, pour lesquels ils étaient particulièrement armés, tant par la qualité des frappeurs (Sauzée, Pelé, Thomas) que des receveurs. « C’était naturellement lié aux qualités, confirme Éric Di Meco, qui restait en couverture. Basile aimait monter, il aimait ça, il aimait le duel. Marcel aussi. Alen Boksic était pas mal. Et avec Goethals, on passait des entraînements à faire de l’attaque-défense pour travailler tactiquement défensivement, et après, c’étaient des coups de pied arrêtés, des coups de pied arrêtés, des coups de pied arrêtés… Il aimait ça. »

Hormis contre le Dinamo Bucarest, les corners sont systématiquement tirés rentrants et tendus, avec une occupation équilibrée de la surface. À Munich, face aux grands gabarits milanais, Abedi Pelé avait glissé à Basile Boli qu’il viserait le premier poteau. Avant même le début de la course d’élan du Ghanéen, le défenseur s’insère entre trois Rossoneri sur la ligne des six mètres. Il domine Rijkaard, résiste à l’accrochage de Baresi et trompe Rossi. Pour l’histoire.

Perdre à Bari pour gagner à Munich

Après sa première défaite dans une finale avec Liverpool, en League Cup 2016, Jürgen Klopp avait remobilisé ses troupes: « On se sent déprimés, mais maintenant on doit se relever. Seuls des idiots restent par terre et attendent la prochaine défaite. » L’entraîneur allemand perdra trois autres finales avec les Reds avant d’enfin connaître la consécration, en Ligue des champions l’an dernier.

Comme Klopp, l’OM a dû apprendre à perdre avant de triompher. Comprendre, pour citer Cruyff, que « l’échec n’est pas la fin du monde, mais le début d’un nouveau chemin ». Contre Benfica et la main de Vata, en demi-finale 1990. Contre l’Etoile Rouge aux tirs au but d’une finale 1991 qui lui était promise. « Avec ces défaites, on s’est rendu compte qu’on était des nains en Europe, confie Éric Di Meco. On apprenait. Cette compétition ne se donne pas facilement. Je pense qu’il faut apprendre pour la gagner. »

Après s’être bunkerisés à Bari, les Marseillais vivent une préparation bien plus détendue en mai 1993, dans un hôtel ouvert, partagé avec les journalistes de TF1, jusqu’à accueillir à l’entraînement Chris Waddle, parti à Sheffield l’été précédent. « Concentrés et décontractés, et non pas déconcentrés et contractés », comme aimait le répéter Bernard Tapie, qui voulait retirer de la pression à une équipe qui n’avait pas su la gérer deux ans plus tôt. Le président olympien avait aussi, année après année, remodelé le profil de son effectif. « Toutes les retouches ont été faites pour être une machine de guerre pour gagner, commente Di Meco. Au détriment peut-être du beau jeu. Mais tu perds Chris Waddle, tu récupères Alen Boksic qui avait plus de contenance physique. Tu perds Jean-Pierre Papin, tu récupères Rudi Völler, qui était d’une exigence et d’un professionnalisme… Tu perds Carlos Mozer, tu récupères Marcel Desailly, qui était d’une grosse rigueur. Toutes ces retouches ne recherchaient pas toujours plus de qualité, mais plus de cohésion, de personnalité pour l’équipe. »

Le lien qui unit les joueurs est parfois difficile à expliquer, mais celle alchimie est un puissant élixir de performance. « Il y avait une cohésion, un état d’esprit, à l’image de Didier Deschamps, Basile Boli, des mecs pragmatiques, qui ne lâchaient rien, qui avaient un vécu », estime Bernard Casoni. « Dans cette équipe-là, je me suis senti invincible, parce qu’il y avait un esprit de combattants, poursuit Éric Di Meco. À l’intérieur d’un match, on avait tous un duel, et chacun voulait le gagner, ce qui allait permettre de gagner collectivement. On pouvait le faire parce qu’on aimait le défi physique, parce qu’on était forts physiquement, mais aussi intelligents tactiquement. Cette génération, comme celle de 98, c’est ça. »

Les Bleus, eux aussi, ont dû se relever d’une désillusion, celle de l’automne 1993 qui les a privés de Mondial américain. Eux aussi se reposaient d’abord sur un gros socle défensif, un engagement et une agressivité de combattants, puis sur des talents offensifs capables d’exploiter ce qui pouvait l’être. « Il y avait Marcel sur le terrain, Didier, Fabien dans les buts, expose Éric Di Meco, qui recentre le parallèle autour de celui qui a soulevé les deux coupes brassard au bras. Didier, c’était le taulier. Et Didier, c’est la culture OM de notre époque et son passage à la Juve, qui finit de le construire comme un milieu de terrain de haut niveau et surtout comme stratège, sur le terrain puis comme entraîneur derrière. L’équipe lui ressemblait. » Vingt-sept ans après Munich, Didier Deschamps prolonge encore aujourd’hui la filiation stylistique, sur le banc des Bleus.

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