vendredi , février 21 2020

Les Ultras, conscience du football du XXIe siècle ?

Voici quelques mois, je me trouvais sur un plateau de télévision bruxellois dont le décor n’avait rien de remarquable par lui-même, si ce n’est que la gigantesque photo projetée en arrière-plan du présentateur, et qui, j’imagine, devait donner le ton de l’émission, n’était pas de celles qu’aurait choisi un producteur de la BBC. Elle représentait un groupe de supporters – du Standard de Liège, je crois – enveloppés dans un nuage de fumée aux couleurs de leur club, un mur humain, l’expression la plus directe et la plus viscérale de ce que c’est qu’être un fan, « Le football, c’est d’abord ça » – d’évidence, tel devait être le message de ceux qui avaient conçu ce décor.

Cela ne nous empêcha pas pour autant de parler dans l’émission des scènes auxquelles on avait assisté à la conclusion du match-vedette du weekend en Belgique, un derby particulièrement chaud qui, trois fois, avait été interrompu par l’arbitre en raison de jets de fumigènes sur la pelouse. La pelouse du Standard, dois-je préciser. Nous avions là, par le jeu d’un concours de circonstances, une parfaite illustration de ce paradoxe qui sous-tend toute discussion sur les ultras et la réduit trop souvent à un dialogue de sourds; d’un côté, leurs chorégraphies, leurs chants et leurs tifos sont des éléments essentiels de la dramaturgie du football; de l’autre, on les craint, on les méprise, on les parque, on les punit. Ils sont l’expression d’un désir (de communion, avant toute chose) ; et ils sont indésirables. Les gardiens du feu sacré; et les pyromanes du stade, dont on essaie même de les exclure.

Ultra, hooligan, quelle différence ?

Le mur jaune à Dortmund

Le mur jaune à DortmundGetty Images

La EineWeltHaus de Munich, lieu de rencontres et d’échanges inter-culturels, accueillait jeudi dernier une réunion-débat d’un genre inédit. Des Ultras du Bayern étaient venus écouter deux travailleurs immigrés qui souhaitaient partager leurs expériences de la vie sur les chantiers du Qatar avant le Mondial de 2022 – le Qatar, dont la compagnie aérienne Qatar Airways, autrefois partenaire de la Fifa, est aujourd’hui un sponsor majeur du géant bavarois, ce qui choque beaucoup de ses Ultras; suffisamment, en tout cas, pour que l’Allianz Arena ait déjà vu des bannières condamnant les liens du club avec l’émirat apparaître dans la Südkurve, notamment lors d’une victoire sur le Werder Breme il y a deux ans de cela. La discussion de jeudi dernier se tenait donc dans une logique morale et politique que ses acteurs revendiquent haut et fort. « Nous ne sommes pas ici pour nous-mêmes« , dit l’un des supporters présents au correspondant d’AP. « C’est des droits de l’homme qu’il est question« . Qui d’autre, aujourd’hui, ose poser ce genre de questions?

Des supporters qui n’ont plus peur de revendiquer

Les Ultras, qui ont pu et peuvent encore servir de courroies de transmission et d’instrument de pouvoir à beaucoup plus puissant qu’eux, n’ont en définitive pas grand-chose à vendre sur le marché souvent grotesque du football-business. Ils se retrouvent dans une situation que rien ne laissait présager, isolés, parce que tous les autres ont déserté le terrain qui leur est familier, qui est d’abord fait d’émotion plus ou moins bien canalisée. Ils sont devenus un corps étranger dans l’organisme du foot, dont on sait plus trop quoi faire. Leur attachement passionné au football les rend indispensables, mais on se bouche le nez quand on les croise sur son chemin. Puis on change de trottoir.

Aussi, quand tant de ceux et celles qui font le football de 2020 trouvent si facile d’oublier qu’ils et qu’elles ont une conscience, ou de la maquiller à force de slogans bien-pensants, le mouvement Ultra peut apparaître comme un rempart contre le cynisme, l’hypocrisie et la cupidité. Même ses excès sont – parfois – un garant de sa sincérité. Le football n’a pas suffisamment de ces remparts aujourd’hui pour pouvoir se passer de celui-là.

Le Collectif Ultras Paris, grand animateur du virage Auteuil au Parc des Princes.

Le Collectif Ultras Paris, grand animateur du virage Auteuil au Parc des Princes.Getty Images

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