mercredi , février 19 2020

Liverpool – Man United : l’autoroute des transferts interdite depuis 1964

Déséquilibré ou non, il reste le numéro un. Le match entre Liverpool et Manchester United (dimanche à Anfield, 17h30) restera le plus regardé au monde, avec pas moins de 650 millions de téléspectateurs devant leur écran. Entre des supporters qui adorent se détester et se mépriser mutuellement, et deux institutions faisant la course à celle qui obtiendra les plus grands honneurs sur les scènes nationale et continentale : un Liverpool-MU déchaîne les passions.

N’est-ce pas Sir Alex Ferguson qui avancera dans son autobiographie « faire descendre Liverpool de son putain de perchoir » lorsqu’il pris en main United en 1986 ? L’Ecossais a bien réussi sa mission – en 27 ans de présence sur le banc des Red Devils – en passant devant Liverpool en nombre de titres de champion (20 pour MU, 18 pour Liverpool). Avant que les Reds ne repassent dernièrement devant l’ennemi en nombre de trophées gagnés (47 contre 45). Cette appartenance certaine à la communauté de l’un ou de l’autre atteint aussi les joueurs. On est soit de Liverpool ou de MU, et on joue soit pour « le Liver bird » soit pour « le diable à la faux ».

Les séparent les fans de Manchester United et Liverpool FC à Old Trafford en Octobre, 2019

Les séparent les fans de Manchester United et Liverpool FC à Old Trafford en Octobre, 2019Getty Images

Chisnall, le dernier des traitres

Le dernier qui a osé prendre directement l’autoroute M62 qui sépare les deux cités d’une cinquantaine de kilomètres a aujourd’hui 77 ans… Et Phil Chisnall, 22 ans, à l’époque, s’en souvient très bien dans l’ouvrage Bright Red : The Liverpool-Manchester United matches : « Quand j’ai rejoint Liverpool, la rivalité ne ressemblait à rien à ce qu’elle est aujourd’hui. Mon transfert n’a pas été un gros problème à l’époque. S’il se produisait aujourd’hui, il ferait couler beaucoup d’encre. Ce serait une histoire de vie ou de mort. »

A l’été 1964, l’attaquant débarque sur les bords de la Mersey pour 25 000 livres après la déclaration de Sir Matt Busby – autre manager légendaire du club mancunien – à son encontre : « Skanks te veut dans son équipe ». « Shanks », c’est Bill Shankly, manager écossais des Reds, à l’origine du retour au premier plan du club depuis sa prise de fonction en 1959 et fondateur de ce que l’on appellera plus tard le « Mythe Liverpool ».

Concernant Chisnall, il n’aura disputé que 47 rencontres sous le maillot des Red Devils (pour 10 buts) et eu surtout la malchance d’être arrivé dans le sillage des Busby Babes après la catastrophe de Munich en 1958 et d’être confronté aux Best, Charlton, Law et autre Stiles à l’entraînement… L’aventure plus à l’ouest sera même moins glorieuse, avec seulement neuf matches pour un seul but au compteur avant de finir sa carrière dans l’indifférence générale au sein de clubs de quatrième division anglaise…

Mais Chisnall se souvient que son transfert n’avait émeut personne à l’époque, ajoutant même avoir reçu un bon accueil pour son retour à Old Trafford. Et de s’amuser de cette rivalité devenue exacerbée : « Je suis étonné qu’aucun transfert n’ait eu lieu depuis. Je me sens privilégié d’avoir représenté ces deux grands clubs, d’avoir connu Busby et Shankly, et j’ai pris beaucoup de plaisir à le faire. »

Au moment de son transfert, il devient alors le deuxième – et donc dernier à ce jour – à avoir porté directement le maillot de l’ennemi intime. 52 ans après Tom Chorlton, défenseur de 32 ans, faisant le chemin inverse, portant le maillot des Reds à plus de 100 reprises, avant de prendre en 1912 la direction d’un club fraichement appelé « Manchester United » depuis une dizaine d’années (ndlr : MU fut créé en 1878 sous le nom de « Newton Heath LYR FC » et jouait en jaune et vert).

Clauses secrètes et tribunaux

Depuis, personne n’avait osé, ni même pensé à enfreindre la règle ultime des transferts outre-Manche. Depuis le transfert de Chisnall, une légende prétend qu’il existe des clauses sécrètes dans les contrats à United et à Liverpool afin d’empêcher une signature chez le voisin honni. Un troisième a pourtant essayé de « transgresser la loi » : Gabriel Heinze, à l’été 2007. Après son arrivée en provenance du Paris Saint-Germain trois ans plus tôt, l’Argentin a perdu sa place de titulaire au poste d’arrière gauche – où Sir Alex l’utilisait – depuis 18 mois. En cause, la signature d’un certain Patrice Evra en janvier 2006.

Contrarié, et malgré un titre de champion glané cet été-là, l’international argentin initie un bras de fer avec la direction des Red Devils et souhaite rejoindre… Liverpool ! Rafael Benitez le courtise, et les Reds formulent l’offre demandée par le rival (£6,8M). Mais MU refuse pour une « question d’honneur » selon la presse locale, et l’affaire s’est terminée devant les tribunaux, Heinze s’attachant les services de l’avocat du club pensionnaire d’Anfield.

United ayant eu gain de cause, le joueur formé aux Newell’s Old Boys quitte finalement l’Angleterre pour atterrir au Real Madrid. Peu après cet épisode, Heinze espérait garder tout de même une bonne image : « J’étais conscient de la rivalité, je connaissais le risque d’aller de Manchester à Liverpool et ce que cela signifie. J’espère que cela n’a pas terni la façon dont les fans de MU me voient. » S’il a rejoint l’OM (en 2009) de manière indirecte, pas sûr qu’Heinze se soit posé cette question après sa période parisienne (2001-2004)…

Ince et Owen, légendes sans cœur

Des transferts indirects, Liverpool et Manchester United en ont connu, aussi. Peter Beardsley, plus connu outre-Manche, a marqué de sa présence le club quatre fois vainqueur de la C1 – à cette époque – en remportant deux titres de champion (1988 et 1990) ainsi qu’une FA Cup (1989), tout en y disputant plus de 170 matches (61 buts). Mais le milieu offensif n’a porté qu’à une seule reprise le maillot des Red Devils lors de la saison 1982-1983 (un match de League Cup), faisant facilement avaler aux fans sa signature chez l’ennemi quatre ans plus tard. En fait, ce sont surtout les deux derniers joueurs à avoir enfilé les deux tuniques qui restent des symboles forts : Paul Ince et Michael Owen.

Formé et débutant sa carrière à West Ham, Ince fut biberonné par Sir Alex au milieu de la fameuse ‘Class of 92’ pour toucher la gloire et obtenir un siège au sein de ceux qui ont fait de MU la désormais place forte du football anglais dans les années 90. En juin 1995, Fergie vend Ince sans son consentement – et sans que lui-même n’ait été mis au courant – à l’Inter Milan pour une somme impossible à refuser en ces temps-ci (£7,5M). Un affront plus qu’un événement que le milieu anglais n’oubliera pas au moment de signer chez les Reds deux ans plus tard. Pour cette raison, il célébrera de tout son âme en mai 1999 un but en forme de victoire (match nul 2-2) devant le Kop d’Anfield, face au club où il s’est forgé tout son palmarès dans sa carrière en six ans de présence.

Michael Owen fut le dernier à avoir bravé l’interdit en 2009 en débarquant à Old Trafford. Lui, l’une des plus grandes légendes de Liverpool après y avoir été formé et remis en selle le club sur la scène nationale et européenne, après des années de déshérence, sous l’égide d’un certain Gérard Houiller. Lui, le symbole du quadruplé de 2001 (FA Cup, League Cup, Community Shield, Supercoupe d’Europe), année prolifique qui lui permit, en même temps d’être le plus jeune à 21 ans (avec Ronaldo en 1997), de remporter la plus prestigieuse des récompenses individuelles, le Ballon d’or France Football. Après un départ en forme de four au Real Madrid en 2004, et un retour un an plus tard au pays, à Newcastle, son cas interpelle Sir Alex qui souhaite « en tirer encore le meilleur. »

Michael Owen sous le maillot de Manchester United

Michael Owen sous le maillot de Manchester UnitedAFP

Busby, non aux Reds, oui à United

Son arrivée à MU fait couler beaucoup d’encre, mais restera un bon souvenir pour les fans des Red Devils pour trois années de service (2009-2012). Pourquoi ? Ce but inscrit dans les toutes dernières secondes du temps additionnel un certain après-midi de septembre 2009, face à Manchester City pour une victoire au bord de l’étouffement (4-3) dans le ‘Théâtre des Rêves’. Cette période passée à Man United vaut cependant encore à l’ex-serial buteur anglais, à la retraite depuis 2013, des remarques et des critiques profondes de la part des fans de Liverpool, se sentant pour certains hantés par une trahison pure et simple. Ce que n’avait pas ressenti le fameux Matt Busby.

Cité parmi les meilleurs entraîneurs de tous les temps, et témoin numéro 1 du transfert direct de Phil Chisnall entre les deux clubs, celui qui a passé plus de 1100 matches sur le banc de MU avait terminé sa carrière de joueur… à Liverpool (1936-1940) après l’avoir commencé… à Manchester City (1928-1936) ! Au terme de celle-ci, les dirigeants des Reds lui proposaient même un poste d’entraîneur adjoint aux cotés de celui déjà en place, George Kay. Mais Busby plaida pour une vision du football différente et la façon dont celui-ci devait être joué. Et après une première expérience au sein de la Army Physical Training Corps – son régiment pendant la Seconde Guerre mondiale –, il s’engagea en faveur de Manchester United qui n’hésitait pas à lui offrir un poste d’entraîneur principal. L’histoire était écrite.

Canal de la discorde

Comme celle qui lie les deux plus grandes entités du football britannique. Ancestrale et passionnelle. Quand la proximité géographique et la mémoire sociale de la Révolution industrielle anglaise ont laissé place à un creuset culturel qui a nourri la rivalité sportive. Quand Manchester, capitale industrielle du Royaume, décida d’ouvrir le Bridgewater Canal pour gagner du temps et permettre à la ville d’exporter ses produits (notamment le textile, Manchester était surnommé « Cottonpolis » au XIXe siècle) dans le but de maîtriser ses propres routes du commerce et ainsi s’enrichir. Et éviter le passage par Liverpool, le port de l’Angleterre. Le début d’une opposition profonde qui touchera tous les bords : économique, sportif, musical (le phénomène « Madchester » dans les 80s avait répondu à la Beatlemania des 60s) et même politique.

La ville de Liverpool se déclarant étrangère à l’image du pouvoir central londonien. En cause ? L’ingérance exercée par Margaret Thatcher sur une cité en pleine crise économique depuis la fin des années 70 jusqu’à la fin de la décennie suivante. Au contraire d’une ville comme Manchester, l’une des premières à soutenir l’establishment britannique. Marie Laforêt le disait fort bien : « Manchester est sous la pluie. Et Liverpool ne se retrouve plus. Dans la brume d’aujourd’hui, l’amour lui aussi s’est perdu. » Et n’est pas près d’être retrouvé entre Mancs et Scousers.

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