lundi , août 10 2020

Bernard Collignon : « agent de joueur ? C’est devenu la foire ! »

Foot Mercato : quel est votre regard sur l’activité d’agents de joueur ?

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Bernard Collignon : c’est devenu la foire ! La FIFA a décidé en avril 2015 de ne plus se charger de l’examen d’agents de joueur comme c’était le cas, et a permis à chaque fédération de faire comme bon lui semble… En France, fort heureusement, nous avons gardé le système de licence donc l’examen, mais hors de l’Hexagone, les fédérations ont mis en place un système d’intermédiaires moyennant un montant souvent équivalent à 1000 euros. Imaginons que nous devons signer 10 joueurs dans 10 fédérations hors de France, on n’en a pour 10 000€ rien qu’en frais d’inscription dans des fédérations pour être autorisé à signer les joueurs dans ces pays-là et sans même attendre de toucher la commission du club de ce pays… C’est comme si on vous demandait de payer pour travailler. Sans compter que cela a ouvert la voie à des gens venus de nulle part pour essayer de signer des joueurs alors qu’on parle d’un vrai métier avec des exigences aussi bien juridiques que spécifiques dans le cadre du football (notamment le respect des lois et règlements du transfert et de la commission du statut du joueur de la FIFA).

FM : et quelles en sont les conséquences ?

BC : les conséquences ont été telles qu’on a vu la profession se dégrader de façon exponentielle. Un entraîneur m’a dit dernièrement au téléphone que les agents sont la peste du football. Mais le problème est que tout le monde y est assimilé, entre les vrais agents détenteurs d’une licence qui travaillent avec une certaine déontologie et ces intermédiaires qui, évidemment, profitent du fait de ne pas avoir de licence donc de ne pas être enregistrés et reconnus pour pratiquer de façon illégale l’activité d’agents de joueur… Et les joueurs sont malheureusement floués par ces gens qui ne sauraient les conseiller et profitent de leur naïveté… Sans compter le vide juridique que cela a entraîné. Un agent français qui a un litige avec un joueur français qui signe en Angleterre par exemple ne peut plus saisir la FIFA comme c’était le cas auparavant, la FIFA en a eu marre de tous ces dossiers qui s’accumulaient sur ses bureaux. Pour le moindre litige, il faudrait saisir un tribunal administratif ou en l’occurrence le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) qui était le dernier recours avant 2015 après avoir saisi toutes les commissions concernées. L’article 5 du Règlement du Statut du Joueur exige qu’un agent sportif doive représenter un joueur ou un club par l’obtention d’un mandat et ce n’est plus malheureusement souvent le cas. Et cela entraîne trop de problèmes. Nous devons retourner aux bases spécifiques, c’est-à-dire qu’un joueur, ou un club, devrait absolument mandater un agent sportif licencié dans le processus d’acquisition d’un joueur. En France, Lyon est le rare club à être vigilant là-dessus. Les agents devraient absolument se faire mandater soit par le joueur soit par le club. Aujourd’hui via Whats App, X ou Y contacte un club pour proposer un joueur… Juste parce que ce dernier a répondu à son bonjour via un message Facebook… C’est quand même d’une légèreté assez incroyable !

FM : vous avez dénoncé l’article 19 sur la protection des mineurs. Pouvez-vous nous expliquer votre démarche ?

BC : je réclame en effet que tout joueur âgé de 16 ans soit mis sur le même pied d’égalité, c’est-à-dire qu’un joueur de 16 ans est transférable de partout dans le monde qu’il soit européen (c’est déjà le cas), africain, américain ou asiatique… Comment expliquez-vous que dans l’Union européenne, un joueur de 16 ans, qui est transférable, va notamment terminer sa formation dans un top club européen, et parapher son premier contrat professionnel alors que dans les autres confédérations, le même joueur de 16 ans doit attendre 2 ans de plus ? Par exemple, un joueur sénégalais de 16 ans ne peut pas aller terminer sa formation dans un club marocain ou sud-africain. Il doit attendre 18 ans. Alors qu’un joueur français peut aller terminer sa formation dans un club allemand dès l’âge de 16 ans. Cette différence n’a pas de sens et ce serait bien qu’au niveau des instances de la FIFA, on rectifie cela. On n’est pas ici en train de protéger les mineurs, mais de les empêcher de faire leur métier ce qui est le cas aussi pour les clubs qui aimeraient avoir ces jeunes joueurs beaucoup plus tôt qu’à 18 ans.

FM : vous parlez de la protection des mineurs, que pensez-vous de cette fuite de nombreux talents loin de leur club formateur ? Est-ce que vous pensez que les clubs professionnels devraient être plus protégés pour conserver leurs meilleurs talents ?

BC : je pense qu’un joueur formé dans un club devrait toujours donner la priorité à son club formateur, car quand on a été formé dans un club et qu’on y fait ses premières gammes en pro, on a le sentiment du travail accompli. Maintenant, j’explique toujours aux joueurs et à leur famille que le club est et restera une institution, le joueur de football ne sera jamais au-dessus. S’il s’avère que le joueur formé arrive à être au-dessus du groupe professionnel dans son club formateur, alors il serait transféré, tout le monde y trouverait son compte et il irait dans son futur club avec la bénédiction de son club formateur qui, par dessus, aura obtenu le montant du transfert en remerciement de la formation donnée au joueur. Mais oui, les clubs professionnels devraient être beaucoup plus protégés pour conserver leurs meilleurs talents tout en étant vigilants sur certains abus qu’on a souvent constatés. Par exemple, je ne suis pas convaincu que Kylian Mbappé serait là où il est aujourd’hui en termes de statistiques et d’efficacité s’il était allé au Real Madrid dès son plus jeune âge. Il avait fait le bon choix de rester à Monaco. Martin Odegaard, par exemple, qui est allé à Madrid à 14 ans, n’a pas vraiment le même rayonnement. Il aurait dû soit rester dans son club formateur soit aller dans un club moins élevé que le Real Madrid, car il aurait beaucoup plus vite joué en équipe première, aurait eu de meilleures statistiques et aurait acquis beaucoup plus de maturité footballistique. C’est ce qu’il fait maintenant, mais entre-temps, il a perdu 3-4 ans.

FM : est-ce que la crise du COVID-19 peut changer le métier d’agent ?

BC : vous savez, je n’aime pas les expressions du genre gros agent, petit agent… Pour moi, un agent devrait être reconnu par la qualité de ses compétences, par le travail qu’il fait avec ses joueurs, dans l’orientation et les choix de carrière. Pour moi, être un gros agent, ce n’est pas envoyer des mercenaires démarcher les joueurs et leur famille afin d’avoir le plus gros porte-feuille de joueurs. Or, c’est souvent ce que les gens retiennent et je trouve cette vision assez erronée. Maintenant, avec la crise du COVID-19 comme c’est souvent le cas lors de crises humanitaires, économiques, sociales ou financières, les riches deviendront plus riches pendant que les pauvres vont s’appauvrir ou disparaître… Ce que je conseille aux collègues dans ce cas, c’est de travailler deux fois plus qu’avant, car on n’a rien sans rien.

FM : est-ce que c’est plus difficile d’être agent qu’il y a 10 ans ?

BC : vous savez, il y a 15 ans, tout le monde voulait être agent d’artistes. De nos jours, être agent de joueurs est un peu à la mode… Cependant, si vous demandez à beaucoup de joueurs et leur famille le rôle d’un agent de joueurs, ils ne vous donneront pas la bonne réponse. Le travail d’un agent de joueur n’est pas seulement de trouver un club à son joueur. Le travail d’un agent de joueurs (licencié d’une fédération affiliée à la FIFA) est de discuter le contrat de travail d’un joueur de football, contrat sur lequel il est rémunéré à hauteur de 10% maximum et payé par le club. De leur côté, les clubs de football ont des cellules de recrutement dont le rôle est de signaler à la direction sportive du club les profils recherchés. Cette cellule, à ce moment précis, entre en contact avec l’agent du dit joueur. Cependant, les agents, de par leurs réseaux, aident la cellule de recrutement et la direction sportive en proposant les joueurs qu’ils ont sous contrat ou qu’ils ont mandatés. Ce serait bien que chaque chose soit située dans son contexte…. Et donc pour répondre à votre question, non ce n’est pas plus difficile d’être agent qu’il y a 10 ans, mais c’est plus laborieux dans le sens où, comme je le dis, c’est la foire !

FM : que préconisez-vous pour que le métier d’agent soit plus respecté/reconnu ?

BC : la France est l’un des rares pays où les agents de joueurs ne sont vraiment pas respectés ou reconnus. En Italie, on appelle un agent de joueur PROCURATORE, en Allemagne BERATER, en Angleterre MANAGER. En France, on est assimilés à des voyous alors que nous faisons un métier honorable et respectable qui est celui d’encadrer un joueur de football afin de l’amener au maximum de son potentiel footballistique. Tout ceci part du fait qu’à la base, la porte a été ouverte à n’importe qui. C’est comme si, du jour au lendemain, on vous dit que vous pouvez être médecin alors qu’il y a un profil à avoir, voire un cursus scolaire et universitaire à valider. Comment pourrais-je conseiller un homme marié dans son mariage alors que je n’ai, moi-même, jamais été marié ? Les instances devraient être beaucoup plus strictes quant aux conditions requises pour exercer le métier d’agent de joueurs et notamment avoir baigné dans le milieu afin d’encadrer les jeunes, ce qui n’est pas forcément le cas. Ceci dit, il y a des exceptions, mais elles sont rares.

FM : vous est-il déjà arrivé de vous retirer d’un dossier parce qu’il y avait trop d’intermédiaires ou que la famille (ou l’entourage) était ingérable ?

BC : les dossiers où il y a trop d’intermédiaires sont souvent très délicats dans le sens où pour qu’un deal aille jusqu’au bout, il faudrait que le club vendeur (club auquel le joueur est sous contrat) soit sur la même longueur d’onde que le club acheteur (club qui voudrait recruter le joueur en proposant une somme de transfert) et la partie du joueur (joueur et son agent), ce qui n’est déjà pas très simple et évident. Si en plus, d’autres personnes s’immiscent dans le dossier aussi bien la famille que des intermédiaires qui souvent n’ont pas la même vision des choses avec des intérêts souvent différents (certains iraient sur un projet sportif et d’autres sur un intérêt financier), alors il y aurait un risque que le transfert capote, car le club acheteur pourrait se rétracter du fait qu’il y ait trop de monde dans le deal. Généralement, je n’en arrive même pas là. Un joueur devrait être managé par un agent, ou groupement d’agents, qui serait en parfaite harmonie avec la famille du joueur. Si vous permettez à certaines personnes de rentrer dans la transaction ou de remettre en cause la façon de manager le joueur, alors vous perdez votre temps, sans compter le risque de salir sa réputation. Et à mon sens, la réputation est plus importante que de gagner de l’argent. Donc oui, je me suis déjà retiré d’un dossier quand je sentais que ma réputation allait en pâtir et ce n’est pas un signe de faiblesse pour moi.

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